dimanche 23 novembre 2008

Retour sur un génocide oublié.

Un groupe de prisonniers hereros enchaînés en 1904.

Avant l’arrivée des Européens, le sud-ouest africain (actuelle Namibie) n'était habitée que par des groupes clairsemés : Hottentots et Khoisans, Bochimans, Namas, Ovambos et Hereros.
Au début des années 1880 une poignée de colons allemands s’y installe. Or, il s'agit d'un des rares territoires non encore revendiqués par les puissances européennes. Bismark saisit l'occasion et place ce territoire sous la protection du Reich, en 1884. Le premier gouverneur civil de la nouvelle colonie, Südwest-Afrika en allemand, se nomme Heinrich Goering, père du sinistre Hermann. Sur place, il s'appuie sur de petits effectifs de colons allemands ( 3700 colons et fonctionnaires).



Néanmoins, les autorités parviennent à utiliser au mieux les rivalités tribales, s'appuyant tantôt sur les Namas, tantôt sur les Hereros. Elles signent aussi des traités avec les élites locales. En janvier 1894, sont découverts d'importants gisements de diamants. Se met alors en place une politique de déplacement et de confiscation systématique des terres dans les territoires habités par les Hereros (dans les régions au centre de la Namibie).

Hereros pendus , en 1904.

Les agriculteurs hereros privés de terre supportent de plus en plus difficilement cette situation.
En janvier 1904, les Hereros se soulèvent. En trois jours, près de deux cents civils allemands sont massacrés. Ce drame fournit aux Allemands un prétexte pour se débarrasser de cette population qu'ils méprisent.

Or, cet Empire allemand convoite cette colonie très riche en minerais, or et diamants notamment. Il entend créer une colonie de peuplement blanche dans ce sud-ouest africain. Pour y parvenir, il convient donc de se débarrasser des Hereros. Or, à cette époque, dans l'Allemagne de Guillaume II, l'idéologie racialiste fait fureur. Le nationalisme allemand se fonde sur la communauté de sang. Dans ces conditions, les troupes allemandes menées par Lothar von Trotha s'engagent dans une guerre d'extermination raciale.


"Combats sanglants dans le sud-ouest africain", gravure parue dans le Petit journal du 21 février 1904.

Lors de la terrible bataille d'Hamakari, près de 6 000 combattants hereros sont exterminés, ainsi que les 20 à 30 000 civils qui les accompagnent. Le 2 octobre, von Trotha promulgue un ordre d'extermination: "(...) Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n'accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple herero."

Lothar von Trotha

Le gouverneur civil impérial, Leutwein, critique cette position pour des raisons économiques. "Nous avons besoin des Hereros comme vachers, certes en nombre réduit, et comme agriculteurs. Il serait plus que suffisant de les anéantir politiquement." Finalement, Guillaume II tranche en faveur de von Trotha. Le destin des hereros semble scellé. Ces derniers doivent quitter leurs territoires (hereroland) pour le terrible désert de Kalahari. Les chances d'y survivre y sont déjà minces en tant normal, or les Allemands ont pris soin d'empoisonner les principaux puits de la région. On estime que près de 30 000 Hereros trouvèrent la mort dans le désert.

Début 1905, la rébellion est mâtée et les Hereros éliminés. On ne compte plus qu'une dizaine de milliers d'individus, réfugiés dans les colonies britanniques voisines. Face au tollé provoqué par cette guerre d'extermination, Guillaume II doit lever l'ordre d'extermination. Pour autant, le sort des Hereros reste peu enviable, dans la mesure où les individus qui se rendent aux autorités se voient réduits aux travaux forcés dans des camps de concentration, dans lesquels la mortalité atteint des sommets.

Hendrik Fraser décrit ainsi les conditions d'existence dans le camp de Swakopmund: "Les femmes devaient travailler comme les hommes. Le travail était harassant. (...) Elles mouraient littéralement de faim. Celles qui ne travaillaient pas étaient sauvagement fouettées. J'ai même vu des femmes assommées à l'aide de pioches (...). Les soldats allemands abusèrent de jeunes Hereros pour assouvir leurs besoins sexuels."

En Allemagne les députés socialistes, radicaux et centristes anticolonialistes parviennent à bloquer les budgets coloniaux, imposant le démantèlement des camps. Les Hereros ne réintègrent pourtant pas leurs anciens territoires, puisqu'ils se voient dispersés dans des fermes, contraints de porter au cou un disque de métal où figure leur numéro de matricule.

Hereros rescapés en 1904.

En 1911, les autorités allemandes recensent 15 130 Hereros. Près de 64 000 Hereros ont disparu en sept ans, soit 80% de la population d'origine!
Durant la première guerre mondiale, les troupes de l'Union sud-africaine, membre du Commonwealth britannique, font la conquête de la colonie allemande. (juillet 1915). La Société Des Nations confie d'ailleurs ce territoire en mandat à l'Afrique du sud, qu'elle conservera jusqu'en 1966, malgré les protestations de nombreux pays afro-asiatiques (politique d'apartheid).

La notion de génocide, souvent banalisée, doit être maniée avec la plus grande précaution. Mais, en ce qui concerne ces massacres, il est légitime de parler de génocide dans la mesure où les 4 critères de définition du génocide sont ici réunis:
- la désignation d'un groupe ciblé considéré comme de "trop";
- au nom d'une idéologie (racisme, etnonationalisme, ethnocentrisme);
- une décision d'exterminer qui s'accompagne d'une volonté d'exterminer en totalité (l'ordre de von Trotha, le 2 octobre 1904);
- un crime d'Etat, condition de l'efficacité dans le crime.

Après des décennies de mutisme, l'Allemagne a enfin reconnu ce génocide en 2004. Cent ans après les faits.

Sources:

- J. Kotek:"Afrique, le génocide oublié des Hereros", L'Histoire, n°261, pp.88-92.

- Entretien avec Elikia M'Bokolo: "le travail forcé, c'est de l'esclavage", L'Histoire, n°302, p70.

- Le Petit Mourre, Namibie: p 993.

Liens:

- Un site consacré au massacre des hereros.

- Site du Nouvel Obs "L'Allemagne demande"pardon" au peuple Herero".

- Enseigner les génocides par J. Kotek sur le site de l'académie de Versailles.

- "Génocide herero et camps de concentrations allemands: le nazisme faisait ses classes en Afrique".

vendredi 21 novembre 2008

Les expositions coloniales.


Vue aérienne de l'exposition coloniale organisée à Vincennes en 1931.


A l'origine, c'est au sein des expositions universelles que sont présentés des pavillons consacrés aux colonies. Les expositions coloniales apparaissent en tant que telles à partir des dernières années du XIX° siècle, dans le but de glorifier l'oeuvre coloniale. On peut ainsi citer les expositions d'Amsterdam en 1883, Wembley (1924-25), Vincennes (1931).



Affiche consacrée aux pavillons de l'exposition coloniale de Vincennes (1931).


Ces manifestations entendent véhiculer un message officiel, insistant sur la mission civilisatrice des métropoles. Le public est ainsi conforté dans ses préjugés. Des populations des colonies sont mises en scène dans des saynètes présentées comme authentiques. En fait, les organisateurs insistent sur la "sauvagerie" de ces populations considérées comme arriérées. En 1931, au Bois de Boulogne, en parallèle à l'exposition de Vincennes, des kanaks sont exhibés en tant que "derniers sauvages polygames et cannibales" de l'empire. En revanche, de nombreux aspects de la coloniastion sont passés sous silence. Ainsi, rien n'évoque l'affirmation des mouvements nationalistes.



Troupe de Kanaks exhibée au Bois de Boulogne pendant l'exposition coloniale de 1931.




Certaines expositions rencontrent un succès exceptionnel comme celles de Wembley et Vincennes. A Vincennes, plus de 33 millions de tickets sont vendus. Au même moment la contre exposition, organisée par le parti communiste français, qui entend rétablir la "vérité sur les colonies", reste très confidentielle.



Affiche de l'exposition nationale coloniale de Marseille, en 1922. Il s'agit ici d'une allégorie de l'empire où trois femmes incarnent les prinicpales populations de la "Plus Grande France": indochinoise, africaine, maghrébine. Dans le fond, on distingue le port de Marseille.


Sources:


- L'Histoire n°302, "des zoos humains aux expositions coloniales", pp64-65.


- Hor-série Le Monde 2, Colonies - un débat français,


Pour aller plus loin:


- Le court roman de Didier Daninckx Cannibale (Verdier, 1998) consacré au périple d'une centaine de Kanaks exhibés lors de différentes manifestations exaltant la gloire de l'Empire.


- N. Bancel et P. Blanchard (dir): Zoos humains, La Découverte, 2004. Ce livre revient sur ces manifestations organisées en Europe à la fin du XIX° sicèle, afin de présenter en métropole des "populations exotiques".


Liens:


- Un site consacré à l'exposition coloniale de Vincennes.


- Une page consacrée aux expositions coloniales et universelles sur Zoohumain.com.


- "Tous à l'expo", un article de Blanchard, Lemaire et Bancel sur le site du Monde diplomatique.


- Des mêmes auteurs sur le même site: "Ces zoos humains de la République coloniale".

jeudi 13 novembre 2008

Le colonialisme.


Affiche pour l'exposition coloniale de Marseille en 1906 (dessin E. Gros).


Ce terme apparaît à la fin du XIXème siècle et possède une connotation péjorative. Ce néologisme est utilisé afin de condamner la volonté d'expansion coloniale des puissances européennes.


Au XIXème siècle,rois raisons principales sont alors invoquées pour justifier la colonisation:



Caricature évoquant le "fardeau de l'homme blanc".


* Le "devoir moral": Les Européens sont convaincus de la supériorité de la « civilisation blanche ». Les raisons de cette croyance et de la bonne conscience européenne sont à chercher dans le développement des pseudo-sciences fondées sur la supériorité des « races supérieures ». Celles-ci se doivent de porter « la » civilisation chez les peuples « primitifs », "sauvages". Les Etats prétendent ainsi diffuser les valeurs de liberté et d'égalité. Jules Ferry évoque la "mission civilisatrice" de l'Europe. Pour Rudyard Kipling, ils doivent assumer le "fardeau de l'homme blanc". Les Eglises adhère à cette conception et y voient de nouvelles terres de mission.


* Des raisons stratégiques et politiques :


- On considère alors que le prestige d’un Etat l’oblige à coloniser, puisque les autres pays le font. La France y voit un moyen d’effacer l’humiliation de 1871 et la colonisation devient un devoir patriotique. La possession des colonies est vue comme une condition pour être une puissance internationale.



- Des raisons stratégiques poussent également les puissances européennes à se lancer dans la chasse aux colonies, puisqu'elles peuvent permettre de s'assurer le contrôle de zones stratégiques: détroits, lieux de passage obligés (corne de l’Afrique, mer Rouge, Maroc, etc.).


Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que les ambitions coloniales des Etats européens débouchent souvent sur de graves tensions (affaire de Fachoda, crises marocaines).


* Un intérêt économique:


Pour Jules Ferry, la colonisation est "fille de la révolution industrielle". En effet, la « Grande Dépression » excite la compétition entre les pays industrialisés de l’Europe pour conquérir de nouveaux marchés. L’étroitesse des marchés intérieurs pousse les industriels et les financiers à conquérir à l’extérieur des débouchés pour les marchandises et les capitaux.


Avoir des colonies, c'est aussi pouvoir disposer d'un réservoir important de matières premières, de nouvelles ressources à commercialiser.



Les empires coloniaux en 1914.


Le colonialisme semble triompher au lendemain de la première guerre mondiale qui voit l'engagement des peuples colonisés dans le conflit au côté de leurs métropoles. D'ailleurs l'Allemagne, défaite, se voit retirer ses colonies, car elle est jugé indigne d'en détenir et parce que c'est aussi un excellent moyen de se les accaparer pour la France et le Royaume Uni.